Déjà 17 heures! Que s’est-il passé pour que le temps nous échappe de la sorte? Le train-train quotidien a pourtant débuté normalement. Lever, petit-déj, ablutions matinales, écoute de la météo — défavorable à larguer les amarres aujourd’hui. Nous restions. Unique obligation : acquitter le quaiage. Par la suite, un seul projet : une promenade. Rien ne s’est déroulé tel que planifié.

Cela a commencé dès le matin : tout s’est mis à ralentir étrangement. Rien ne s’accomplissait d’un jet, des détours imprévus s’insinuaient dans toutes les actions entamées.

Sur le quai d’abord : des discussions, des palabres qui s’étiraient longuement, plus nombreuses qu’à l'accoutumée. « D’où venez-vous, où allez-vous… Comment était la mer? Le vent souffle contre aujourd’hui… Oh, nous… » Cela a pris un siècle. Le quai pourtant, pas si long, pas plus qu’hier du moins. Échec total, je n’ai pas réussi à atteindre la capitainerie. J’ai dû rebrousser chemin pour le lunch à bord. Paiement remis à l’après-midi.

Repas et, bien sûr, petit roupillon non inscrit au programme initial, lui non plus. Je suis parvenue au cabanon tenant lieu de bureau. Les choses se sont encore corsées. Je ne pouvais payer comme ça, sèchement, et laisser le maître de port en plan.

Il racontait la vie ici, la sienne, celle de sa compagne, de ses enfants. Un minimum de savoir-vivre impliquait que je lui rende la pareille. Il m’expliquait sa toile, peau entièrement tatouée. Son art et son métier d’hiver. Alors, prise au jeu, je lui ai parlé à mon tour un peu de moi, de ma famille. Avec plaisir puis désinvolture. Le sable du sablier poursuivait son languissant mouvement. Cela volait des minutes ou des heures, je ne sais. Un sourire s’imprimait discrètement en mon âme. J’ai effectué le retour au voilier afin de retrouver ma compagne, que nous amorcions cette fameuse marche. Constat inéluctable : le soleil attaquait son dernier versant vers le couchant.

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Cet été, la navigation a commencé comme d’habitude, en se dépêchant pour s’éloigner au maximum des lieux communs, fougue usuelle. Ce départ est toujours planifié en fonction du difficile retour à contre-courant correspondant à la fin du congé. Les employeurs ne prisent pas les retards liés aux aléas de Dame Nature. Destination: la Baie-des-Chaleurs.

En déplacement, nous essayons de suivre une sorte de règle informelle afin de prendre contact avec les gens, visiter les villages : deux nuitées par escale. La plupart des bateaux quittent avant nous, après une seule nuit, hâtifs ou simplement navigants avec des embarcations leur permettant de moins se préoccuper des conditions météo. Parmi les voiliers sur le fleuve, mon 25 pieds ne pèse pas lourd. Peut-être aussi ont-ils des équipages plus téméraires ou expérimentés, voire les deux. Faut s’y faire. Néanmoins, cette fois-ci, une sorte de décalage subtil s’incrustait.

Les autres nous apparaissaient de plus en plus pressés. « On n’a que dix jours de vacances, qu’un mois, que six semaines… » Sa durée réelle importait peu. L’attitude nous frappait. Ils demeuraient incapables de sortir de l’état d’urgence.

Il faut dire que nous bénéficions d’une demi-année de répit, cela changeait la perspective. Après les quatre premiers mois à se précipiter dans des voyages et projets divers, nous ralentissions à peine. D’autres nous auraient crues arrêtées, immobiles, j’en suis convaincue. Mais quelque chose s’était passé et m’échappait pour le moment. Un vague sentiment. Étions-nous situées au même endroit que les autres plaisanciers, existions-nous dans la même ère? Des indices troublants s’accumulaient : l’élasticité temporelle, la perte de contrôle. Revenir si tard la rejoindre…

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J’ai réussi à quitter le plancher des vaches pour rejoindre mon amie qui se prélassait dans le hamac suspendu entre le mât et l’étai. Nos regards se sont croisés. L’horloge, les montres ne mentaient pas : nous flottions hors du temps. Comme Saul jeté en bas de son cheval, nous avons été secouées d’un immense éclat de rire. Nous venions subitement de comprendre.

Cette façon de donner plus d’importance à la personne qu’à la transaction, de s’informer de l’autre. Ce rythme. Ce n’était pas l’Occident. Nous avions atteint l’inatteignable, le rêve de ce congé sabbatique : l’Afrique!


Sachant maintenant où nous étions amarrées, un principe essentiel en navigation que nous constations avoir négligé, le séjour pouvait se poursuivre. Plus besoin de viser la Baie-des-Chaleurs, nous resterions, c’était décidé. Nous avions un continent à respirer.

Une journée pour la baignade à la rivière, une autre pour emprunter un vieil autobus jaune déglingué et marcher au Mont Albert – à un tarif dérisoire pour des Occidentales, une aussi pour la farniente. Et cette procession religieuse à Sainte-Anne, défilant dans un étrange brouillard, sortie d’une époque crue révolue à jamais. Et cet après-midi avec Sœur Bernadette, rencontre fortuite d’une religieuse ancienne missionnaire à Madagascar, île que nous voulions toucher cette année. Tout nous ramenait au continent africain.

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Quand nous avons appareillé, le maître de port n’en revenait pas : nous battions ses records de longévité à la marina, il nous offrait la fin de la saison à rabais si nous voulions. Une halte d’à peine une semaine. L’escale s’était transformée en destination, nous nous étions laissées dépayser. Nous avons salué bien bas Sainte-Anne-des-Monts en Gaspésie, terre de chez nous. Notre Africa.

L’Afrique, le cosmos, les étoiles étaient devenus d’une proximité! 

  




L’OPIUM xxx, Mirage 25

© 2007 , paru dans Le Phare

photo © 2008,Chantale Côté